Plaisirs du Gers (magazine militant "qui lutte, qui combat, qui paie de sa personne")
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Le mouvement silencieux

de la matière

par Dominique Crébassol, Plaisirs du Gers n°4, été 2008

De la Belgique à la France, du dessin à la sculpture, de la grande ville à la campagne, Maarten Stuer n’hésite pas à larguer les amarres pour tracer son chemin propre. Son œvre, abstaite et épurée, s’ancre dans l’attention aiguë qu’il porte à la nature. Et cela commence par le choix d’un matériau :
la terre.

S’il expose parmi les potiers, ses pièces sont considérées comme des sculptures. 
Mais il arrive malheureusement aussi qu’il ne soit pas reconnu par les sculpteurs comme l’un des leurs...  Alors, artisan d’art ou artiste ?  Maarten Stuer se tient aux franges des catégories esthétiques parce qu’il présente ce grand tort : celui de travailler exclusivement l’argile, matériau auquel collent aujourd’hui des images peu valorisantes d’amateurisme (effet collatéral des innombrables « ateliers terre » qui prolifèrent un peu partout) et de pauvreté d’un support qui n’est
ni rare, ni cher.

Non, décidément, la terre ça ne fait pas branché dans les milieux artistiques d’aujourd’hui.
La statuaire du XIXe siècle a couronné le bronze comme son étape ultime et pérenne dans le processus de fabriquation de l’œuvre, puis le XXe siècle a largement innové en annexant presque toutes les matières au domaine de la sculpture (métaux de toutes sortes, plastiques, tissus, matières organiques, etc.). Pourtant, rappelle Maarten Stuer d’une voix douce et sans acrimonie, l’argile fut l’un des premiers matériaux à prendre forme sous les doigts des artistes de la préhistoire, et elle constituait, il y a peu encore, un support de prédilection, un incontournable absolu dans l’élaboration de toute œuvre sculptée. Alors oui, décidément, ne serait-il pas temps de revenir à la terre ?

De Bruxelles à Nogaro en passant par Barcelone

Pour autant, Maarten Stuer a dû lui-même accomplir un long périple pour parvenir à cette évidence. Né à Anvers, en terre flamande, il suit les cours de l’école des Beaux-Arts de sa ville où il se spécialise dans les arts graphiques, le dessin, la lithographie. Au début des années 90, il
s’installe à Barcelone pour parfaire sa formation et découvre sur les rivages de la Méditerranée, comme bien d'autres artistes du Nord avant lui, les contrastes tranchés de l'ombre et de la lumière. Tradition de l'art catalan oblige, il y apprend aussi le travail de la terre. Dans cette «ville chaotique, populaire, pittoresque, brassée, où il existait peu de barrières entre les genres et les artistes»,
il passe son temps à dessiner des scènes et des vues urbaines. Ses premiers travaux en volume consistent encore en bas-reliefs de plâtre, des paysages urbains qui peu à peu se détachent du mur et conquièrent la troisième dimension.

Le retour en Belgique est de courte durée. Car le Sud lui manque, et Maarten Stuer s'installe en 1995 dans ce Gers où il a passé une grande partie de ses vacances et où vivent désormais ses parents. Bientôt, sa compagne, Marthe, paysagiste qui participe à la reconstruction de Berlin-Est après à la chute du Mur, le rejoint. À Caupenne d'Armagnac, comme Maarten, elle laisse la ville pour la ruralité et se reconvertit... en potière.
Au contact de la nature, face au paysage de vallons et de prairies qui s'étend devant sa maison, Maarten se consacre désormais à l'argile et au modelage.
Peu à peu, il en découvre les potentialités, en invente les usages, fabrique les outils qui sont nécessaires aux techniques qu'il met en œuvre. Dans la pensée collective, l'argile a la réputation d'une matière lourde, dense, inerte. Pour lui, au contraire, c'est une matière vivante, non figée, qui ne se révèle qu'avec celui qui la travaille. Il la «sent» aérée, ductile, mobile.
La terre possède une vie propre, qui la rend sensible aux aléas du temps qu'il fait et du temps qui passe, comme le lui prouvent rapidement les délicates cuissons au four de ses pièces.

À l'école la nature

Maarten observe et retranscrit. Autour de lui la matière est pleine de vide, comme dans l'arbre le feuillage est traversé par le vent. À chaque instant la nature, dans son ensemble et dans ses moindres éléments, est sujette à la transformation, à la métamorphose.
C'est dans ces principes de base qu'il puise son vocabulaire de motifs.
Les formes figuratives sont épurées jusqu'à l'abstraction: graines en capsules qui prennent des allures de barques, coquillages qui s'essentialisent jusqu'à la spirale, structures en réseaux qui s'incurvent comme des entrelacs de fibres végétales. Ces formes, Maarten les assouplit et les tord, les perce de centaines de trous réguliers, les tresse en nid d'abeille. De l'argile il tire tous les paradoxes: il évide à l'emporte-pièce ce matériau plein et le fragilise en l'allégeant.
Mais, ce faisant, il le rend aussi plus solide, car c'est son poids, souvent, qui fait sa faiblesse. Ne parle-t-on pas d’ « un colosse aux pieds d'argile»?

Au fur et à mesure qu'il gagne en maîtrise technique, il fait grandir ses pièces, jouant des masses et des surfaces de jonction, en des défis invisibles à l'œil nu. Car Maarten Stuer tend à l'oeuvre monumentale, qu'il pourrait installer dans le paysage, à la source de son inspiration.
En 2004, il remporte la commande d'une sculpture pour un centre de soins palliatifs à Anvers,
un grand coquillage de plus de deux mètres de long. Pour renouveler cet exploit, il vient de construire de ses propres mains un grand four qui devrait lui permettre de cuire des oeuvres de dimensions plus importantes.
Dans chacune des séries qu'il travaille en parallèle (Mouvement cyclique, Coquillages, Enroulements ou Bateaux  ivres), Maarten Stuer traque le mouvement qui anime la vie, y compris celle de la terre. Faire affleurer à la lumière la vie souterraine et invisible de l'univers, l'onde qui traverse et meut toute matière: telle est la quête artistique, et proprement philosophique, de Maarten Stuer.

© Dominique Crébassol/Plaisirs du Gers 2008