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Plaisirs du Gers (magazine militant "qui lutte, qui
combat, qui paie de sa personne")
une publication de Arkade, 42 place de l'Hôtel-de-Ville, BP 18,
32230 Marciac,
Tél: 05 62 08 24 95, Fax: 05 62 08 24 96, plaisirsdugers(at)wanadoo.fr
Le mouvement silencieux
de
la matière
par
Dominique Crébassol, Plaisirs du Gers n°4, été
2008
De
la Belgique à la France, du dessin à la sculpture, de la grande ville
à la campagne, Maarten Stuer n’hésite pas à larguer les amarres pour tracer
son chemin propre. Son œvre, abstaite et épurée, s’ancre dans l’attention
aiguë qu’il porte à la nature. Et cela commence par le choix d’un matériau :
la terre.
S’il expose
parmi les potiers, ses pièces sont considérées comme des sculptures.
Mais il arrive malheureusement aussi qu’il ne soit pas reconnu par les
sculpteurs comme l’un des leurs... Alors, artisan d’art ou artiste ?
Maarten Stuer se tient aux franges des catégories esthétiques parce qu’il
présente ce grand tort : celui de travailler exclusivement l’argile,
matériau auquel collent aujourd’hui des images peu valorisantes d’amateurisme
(effet collatéral des innombrables « ateliers terre » qui prolifèrent
un peu partout) et de pauvreté d’un support qui n’est
ni rare, ni cher.
Non,
décidément, la terre ça ne fait pas branché dans les milieux artistiques
d’aujourd’hui.
La statuaire du XIXe siècle a couronné le bronze comme son étape ultime
et pérenne dans le processus de fabriquation de l’œuvre, puis le XXe siècle
a largement innové en annexant presque toutes les matières au domaine
de la sculpture (métaux de toutes sortes, plastiques, tissus, matières
organiques, etc.). Pourtant, rappelle Maarten Stuer d’une voix douce et
sans acrimonie, l’argile fut l’un des premiers matériaux à prendre forme
sous les doigts des artistes de la préhistoire, et elle constituait, il
y a peu encore, un support de prédilection, un incontournable absolu dans
l’élaboration de toute œuvre sculptée. Alors oui, décidément, ne serait-il
pas temps de revenir à la terre ?
De
Bruxelles à Nogaro en passant par Barcelone
Pour
autant, Maarten Stuer a dû lui-même accomplir un long périple pour parvenir
à cette évidence. Né à Anvers, en terre flamande, il suit les cours de
l’école des Beaux-Arts de sa ville où il se spécialise dans les arts graphiques,
le dessin, la lithographie. Au début des années 90, il
s’installe à Barcelone pour parfaire sa formation et découvre sur les
rivages de la Méditerranée, comme bien d'autres artistes du Nord avant
lui, les contrastes tranchés de l'ombre et de la lumière. Tradition de
l'art catalan oblige, il y apprend aussi le travail de la terre. Dans
cette «ville chaotique, populaire, pittoresque, brassée, où il existait
peu de barrières entre les genres et les artistes»,
il passe son temps à dessiner des scènes et des vues urbaines. Ses premiers
travaux en volume consistent encore en bas-reliefs de plâtre, des paysages
urbains qui peu à peu se détachent du mur et conquièrent la troisième
dimension.
Le
retour en Belgique est de courte durée. Car le Sud lui manque, et Maarten
Stuer s'installe en 1995 dans ce Gers où il a passé une grande partie
de ses vacances et où vivent désormais ses parents. Bientôt, sa compagne,
Marthe, paysagiste qui participe à la reconstruction de Berlin-Est après
à la chute du Mur, le rejoint. À Caupenne d'Armagnac, comme Maarten, elle
laisse la ville pour la ruralité et se reconvertit... en potière.
Au contact de la nature, face au paysage de vallons et de prairies qui
s'étend devant sa maison, Maarten se consacre désormais à l'argile et
au modelage.
Peu à peu, il en découvre les potentialités, en invente les usages, fabrique
les outils qui sont nécessaires aux techniques qu'il met en œuvre. Dans
la pensée collective, l'argile a la réputation d'une matière lourde, dense,
inerte. Pour lui, au contraire, c'est une matière vivante, non figée,
qui ne se révèle qu'avec celui qui la travaille. Il la «sent» aérée, ductile,
mobile.
La terre possède une vie propre, qui la rend sensible aux aléas du temps
qu'il fait et du temps qui passe, comme le lui prouvent rapidement les
délicates cuissons au four de ses pièces.
À
l'école la nature
Maarten
observe et retranscrit. Autour de lui la matière est pleine de vide, comme
dans l'arbre le feuillage est traversé par le vent. À chaque instant la
nature, dans son ensemble et dans ses moindres éléments, est sujette à
la transformation, à la métamorphose.
C'est dans ces principes de base qu'il puise son vocabulaire de motifs.
Les formes figuratives sont épurées jusqu'à l'abstraction: graines en
capsules qui prennent des allures de barques, coquillages qui s'essentialisent
jusqu'à la spirale, structures en réseaux qui s'incurvent comme des entrelacs
de fibres végétales. Ces formes, Maarten les assouplit et les tord, les
perce de centaines de trous réguliers, les tresse en nid d'abeille. De
l'argile il tire tous les paradoxes: il évide à l'emporte-pièce ce matériau
plein et le fragilise en l'allégeant.
Mais, ce faisant, il le rend aussi plus solide, car c'est son poids, souvent,
qui fait sa faiblesse. Ne parle-t-on pas d’ « un colosse aux pieds
d'argile»?
Au fur et
à mesure qu'il gagne en maîtrise technique, il fait grandir ses pièces,
jouant des masses et des surfaces de jonction, en des défis invisibles
à l'œil nu. Car Maarten Stuer tend à l'oeuvre monumentale, qu'il pourrait
installer dans le paysage, à la source de son inspiration.
En 2004, il remporte la commande d'une sculpture pour un centre de soins
palliatifs à Anvers,
un grand coquillage de plus de deux mètres de long. Pour renouveler cet
exploit, il vient de construire de ses propres mains un grand four qui
devrait lui permettre de cuire des oeuvres de dimensions plus importantes.
Dans chacune des séries qu'il travaille en parallèle (Mouvement cyclique,
Coquillages, Enroulements ou Bateaux ivres), Maarten Stuer traque
le mouvement qui anime la vie, y compris celle de la terre. Faire affleurer
à la lumière la vie souterraine et invisible de l'univers, l'onde qui
traverse et meut toute matière: telle est la quête artistique, et proprement
philosophique, de Maarten Stuer.
©
Dominique Crébassol/Plaisirs du Gers 2008

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